-Jean-Baptiste Clément
Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur
Mais il est bien court le temps des cerises
Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles
Cerises d’amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang
Mais il est bien court le temps des cerises
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant
Quand vous en serez au temps des cerises
Si vous avez peur des chagrins d’amour
Evitez les belles
Moi qui ne crains pas les peines cruelles
Je ne vivrai pas sans souffrir un jour
Quand vous en serez au temps des cerises
Vous aurez aussi des peines d’amour
J’aimerai toujours le temps des cerises
C’est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte
Et Dame Fortune, en m’étant offerte
Ne saura jamais calmer ma douleur
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœur
Comment dépasser la nostalgie du temps des cerises? Si elle est par définition un état de tristesse causé par le désir de revivre un souvenir passé, il serait sans aucun doute légitime de nous demander ce que nous avons perdu.
Il y a plusieurs versions de l’histoire de la chanson « Le temps des cerises » qui circulent. Une chose : cette chanson a été composée en 1866, avant les évennements politiques qui marqueront la France en 1871. D’abord et avant tout une chanson romantique, comment ce texte est-il devenu symbole d’un idéal politique?
De toutes les versions de cette histoire, il y en a une que nous préférons aux autres.
L’auteur, Jean-Baptiste Clément, lui-même communard, serait tombé amoureux d’une infirmière pendant cette période de révolte et de réappropriation du temps et de l’espace qui s’achèvera brutalement par la Semaine Sanglante, emportant des milliers de Communards, dont celle à qui il désirait dévouer son amour. Il aurait alors dédicacé sa chanson à la mémoire de cette femme.
« Le temps des cerises » est certes une chanson d’amour, mais depuis sa composition et sa dédicace, elle acquis une signification politique lourde. Cette chanson nous rappelle la Commune de Paris, mais elle fut aussi utilisée comme chant de ralliement par les sympatisants de la gauche qui se faisaient persécuter par le régime Nazi lors de la Deuxième Guerre Mondiale.
Ceci étant dit, c’est certes une chanson d’amour nostalgique, mais l’amour n’est pas quelque chose qui peut s’exprimer exclusivement à l’égard d’un individu. Nous pouvons aussi l’exprimer envers notre humanité. Le sens de la chanson d’amour de Clément ne peut certes qu’évoquer des amours perdus que nous aimerions tant revivre, mais elle peut aussi être interprétée de manière très cohérente comme une chanson qui exprime le désir de revivre un temps où nous pouvions pleinement assumer notre humanité et notre liberté. Parce que la possibilité d’être libre est ce qui caractérise notre humanité. De par ce fait, chercher à assumer notre liberté c’est aussi chercher à assumer notre humanité.
Les communards ont su pleinement assumer leur liberté et leur humanité. Ils ont placé ces valeurs au-delà de la survie. Ils ont su réapproprier le temps et l’espace pour assumer pleinement leur humanité même si ce ne fut que pour un instant. Et en fin de compte, c’est de cela que nous sommes nostalgiques. Nous sommes nostalgiques d’un temps que nous n’avons connu que dans les livres et dans les histoires qui circulent, nous sommes nostalgiques d’un moment dans l’histoire où il a été possible pour des individus d’assumer pleinement leurs libertés, leur humanité en s’inscrivant dans le temps et dans l’espace de manière pleinement humaine.
Nous sommes tellement étrangers à la logique des communards dans notre monde contemporain, qu’il est de plus en plus difficile pour nous de concevoir la liberté, l’humanité, l’espace, le temps, le politique et l’action politique tels qu’ils l’ont jadis fait. Si ces concepts sont maintenant devenus des catégories abstraites pour plusieurs, nous ressentons la nécessité de leurs redonner un souffle de vie. C’est justement parce qu’elles sont devenues des notions perçues comme abstraites que nous ressentons la nécessité d’en parler.
Autrement dit, chaque numéro de la revue se veut être un couplet de la chanson d’amour que nous voulons écrire collectivement pour l’humanité. Le premier numéro, paru en mars 2007, fut un couplet sur l’espace public Cette réflexion permise par cet espace n’est pas perdue dans l’ombre, elle éclaire, permettant d’apparaître les uns aux autres, de nous définir, de nous différencier, pour des raisons autres que purement utilitaires. L’espace public est un endroit où le temps se déroule différemment, où nous tendons à assumer pleinement notre humanité, ce temps est long.
Le second couplet se veut une respiration, une inspiration du temps. Une hésitation à le fixer quelques instants, une décision à le laisser s’écouler, mais pas trop rapidement. Ce deuxième numéro du Temps des Cerises est tiraillé, comme dirait Brel, entre « le temps qui attend et le temps qui espère ».
Il est évident qu’il y a beaucoup d’autres aspects de notre humanité encore à traiter, mais il ne faut pas oublier que ceci n’est que le premier couplet. Il y en aura plusieurs autres qui suivront. Nous espérons que ces quelques notes d’une mélodie oubliée trouveront écho dans les vestiges d’un temps révolu, qui survivent, encore, en nous, malgré tout.